Ascension du mythique Sri Pada

Les portes de l’aéroport s’ouvrent devant moi. Une vague de chaleur m’inonde littéralement, l’air est torride. Des fragrances d’encens et de fleurs enivrent mes sens, réveillant en moi quelques souvenirs, puis l’éblouissante clarté de l’astre épinglé dans ce ciel bleu fini par m’aveugler. Je lâche mes sacs, réouvre doucement les yeux tandis qu’un sourire se dessine sur mon visage.

Je suis de retour, Sri Lanka me revoilà…

12 mars 2016Retrouvailles

Après avoir négocié le trajet en taxi au prix d’un tuk-tuk – c’est la basse saison alors j’en profite. Je me retrouve à Negombo, port de pêche sur la côte occidentale. La ville ne se trouve qu’à dix kilomètres de l’aéroport, plus près que Colombo (30 km), ce qui l’a fait devenir avec les années un point de chute pour le tourisme. De nombreux départs et arrivées de circuits organisés passent par Negombo. De ce fait, hôtels, guesthouses et boutiques de souvenirs se sont développés le long des plages aménagées pour les touristes.

C’est ici que j’ai rendez-vous avec Kasun, ami et guide local que j’ai rencontré six mois plus tôt lors de mon premier séjour au Sri-Lanka. Je le préviens par WhatsApp que je suis arrivé, puis me dirige vers le New Rani Inn, maison d’hôte abordable (15 €) et suffisante pour y passer une nuit. Une fois dans ma chambre je déballe mon paquetage, me douche et prends connaissance de la réponse de Kasun :

Je suis dans le bus. Je serai là vers 18h.

Il est quinze heures vingt-quatre, je suis large.

Alors que je descends Lewis Place, je chope un tuk-tuk pour me rendre du côté non touristique de la ville. En route, le chauffeur m’apprends qu’il y a une coupure d’électricité générale dans toute l’île aujourd’hui. Devant mon étonnement car je n’avais rien remarqué, il me rassure en m’expliquant que demain cela sera revenu. En ville, je me ravitaille dans des échoppes en bananes, jus de gingembre et biscuits épicés – j’adore ces conneries. J’en profite aussi pour casser mes gros billets maintenant car il sera difficile d’obtenir de la monnaie dans les montagnes.

Mes achats terminés, je rejoins la plage et la longe jusqu’au quartier touristique. Les quelques cumulus s’étant dissipés, c’est un horizon infini aux multiples nuances de bleu qui s’offre devant moi. Le ciel pur sans un nuage, une mer calme aux clapotis apaisants, pas un touriste sur le sable, seule une poignée de têtes dispersées dans les vagues animent les lieux. Les baraques sur pilotis sont fermées, les catamarans mis à sec… Peut-être est-ce la chaleur – j’apprendrai le soir qu’il faisait plus de 35°, record pour la saison. Quoiqu’il en soit, j’ai la plage pour moi tout seul !

Le soir, je retrouve Kasun au The Beach Lodge dans une étreinte fraternelle. Il m’avait accompagné durant trois semaines à l’occasion de ma première venue ici et nous avons lié ensemble une réelle amitié depuis. Autour de poissons grillés au feu de bois, je lui présente mon projet avec les dernières modifications apportées suite à ses conseils pendant les préparatifs en France. Au cours de mon périple, j’avais prévu de passer une nuit à Nuwara Eliya pour randonner le lendemain matin dans le Parc National des Horton Plains. Kasun m’encourage plutôt à descendre à Ohiya car l’entrée est beaucoup plus proche et qu’il connaît une personne qui pourra m’héberger là-bas. Je connais Ohiya, nous nous y étions rendus en septembre pour démarrer une randonnée vers la cascade de Bambarakanda et les Lanka Falls. Je me souviens très bien du commerce face aux quais dont me parle Kasun. Il est tenu par un certain Gamini m’apprend-il, qui possède aussi des chambres à l’arrière de sa boutique. Je l’appellerai me dit-il et conclut par :

Ne t’inquiète pas, je m’en occupe.

Sur ce, nous marchons jusqu’à ma guesthouse tout en se remémorant nos souvenirs. Au cours de la discussion, il m’informe qu’un éminent moine bouddhiste est mort la veille et qu’en son hommage, l’électricité a été coupée toute la journée – près de 70% de la population est bouddhiste. La rue habituellement illuminée par les enseignes festives des restaurants, se retrouve cette nuit plongée dans l’obscurité. Sous une lune discrète, je fais une nouvelle fois mes adieux à Kasun. Il doit se rendre à l’aéroport pour accueillir un groupe de quarante touristes, je le plains.

13 mars 2016Kandy

A peine ai-je le temps d’ingurgiter mon petit déjeuner composé de fruits frais et de galettes de pain, que mon tuk-tuk se présente à la porte de la guesthouse. Il est sept heures et j’ai encore la tête dans le cul. J’ai pourtant passé une meilleure nuit que celle dans l’avion mais le jet-lag de quatre heures trente est toujours présent. Je remercie chaleureusement mon hôte, qui a durement négocié le prix de la course pour moi et attrape mon barda.

Arrivé à Veyangoda – raccourci très pratique qui évite le passage par Colombo – je monte à bord du fameux train bleu qui sillonne une bonne partie du pays. J’avais déjà vécu cette expérience il y a plusieurs mois, mais c’était alors la haute saison. Le train était bondé, aucune place assise et même debout, il fallait se serrer. L’ambiance qui y régnait était enjouée et amicale, de bonnes rigolades. En comparaison, là c’est vide. Une douzaine de personnes dont trois touristes, moi compris, faisons le voyage. Je m’assoie sur le seuil de la porte – côté droit, les jambes sur le marchepied, l’air frais battant ma figure et je m’extasie à nouveau devant la beauté des paysages.

Kandy, ancienne capitale des rois cingalais, avec son lac artificiel en son centre, couronné de montagnes, va m’accueillir pour la journée. Je dépose mes affaires à la réception du The Backpackers Vibe, dortoir de 8 lits superposés (7 €) et accoste un tuk-tuk pour me rendre au Peradeniya Botanical Garden. J’ai le temps, alors j’en profite. Je déambule dans les allées bordées de magnifiques palmiers, bambous géants et autres cactus. Je me fonds dans cette atmosphère sereine et luxuriante. J’évite les racines courantes au sol d’un Securidaca Volubilis, tandis que sous les frondaisons des chauves-souris somnolent. Mes pas m’ont conduit jusqu’à la cafétéria au milieu du jardin. Inconsciemment ou pas, il est vrai que j’ai faim. Je repère un petit coin sur la vaste pelouse à côté et m’installe pour pique-niquer.

Perdu dans mes rêveries, errant tel Adam au Jardin d’Eden, je ne vois pas le temps s’écouler. Bientôt dix-huit heures et je veux être au Sri Dalada Maligawa (le Temple de la Dent du Bouddha) avant dix-huit heures trente quand aura lieu la dernière cérémonie de la journée. Sur place j’achète des offrandes, j’enlève rapidement mes sandales et me faufile parmi la foule jusqu’à la Pierre de lune, juste dessous le porche de pierre qui délimite l’entrée du temple. Je paie (6,5 €), puis avance jusqu’au sanctuaire et accède à l’étage par l’un des escaliers en bois. Il y a affluence face à la chambre sacrée où est conservée la dent du Bouddha. Les trompettes retentissent pour annoncer la Poya et le brouhaha cesse soudainement. Les pèlerins commencent à former une longue queue en silence, pendant que les moines font leur entrée pour ouvrir les portes du sanctuaire. Alors les fidèles défilent devant celui-ci et déposent leurs offrandes dans un climat de dévotion et de recueillement. Je fais de même et redescends au rez-de-chaussée pour méditer quelques instants dans la salle de prière juste derrière.

14 mars 2016La fête foraine

Je me réveille et prend mon temps, cette fois. J’ai toute la matinée pour moi avant de remonter dans le train en direction du Pic d’Adam. Je suis en pleine forme, enfin en harmonie avec l’endroit où je me trouve. Je quitte l’auberge de jeunesse et décide d’aller à la gare à pied, savourer une dernière fois la vue panoramique offerte par le lac. En chemin je m’octroie quelques plaisirs avec des Wellawahum, sorte de crêpes farcies à la noix de coco et à la sève de kitul.

Je reprends ma place habituelle sur le marchepied, le train siffle et c’est reparti. Je redécouvre avec toujours autant d’émerveillement les plantations de thé sur leur petit mamelon, la végétation abondante qui borde les rails et les villages reculés des paysans. Une onde de joie et de plénitude me submerge. J’en ai fini avec les touristes, vive les rencontres. J’en ai fini avec les lieux connus, vive la découverte. J’ai l’impression que mon voyage commence maintenant.

Gare d’Hatton, c’est ici que je descends. Le bus est déjà là et je suis le dernier à monter, à croire qu’il m’attendait. Il n’y a plus de place en soute ni sur le toit pour mon sac, pas grave il sera avec moi à l’intérieur. Le bus est typique. Certaines parties sont en bois d’autre en rouille, ça sent le mazout à plein nez et on doit avoir approximativement le même âge. On serpente à flanc de colline, contournant deux lacs – qui sont en réalité d’immenses réservoirs. Le car crache sa fumée noire en descente et son moteur tousse dans les montées, c’est une véritable aventure.

Une petite heure plus tard, me voilà à Nallathanniya, au pied du Pic d’Adam. C’est le terminus, les quelques voyageurs restant descendent du bus. Sous mes yeux s’offre un spectacle surprenant, inimaginable. Des deux côtés de la route s’étirent, à perte de vue, d’innombrables stands aux étales garnies d’articles en tous genres. Nourritures, jouets, ustensiles de cuisine, vases…. Il y a de tout. Mais surtout, ce sont les couleurs criardes qui me font rire. Orange pétant, vert fluo, jaune poussin… Dans cet univers kitch, il ne manque plus que des attractions et on se croirait au milieu d’une fête foraine. C’est le dépaysement total. Cela m’attire tellement que je poursuis le trajet en contre-bas jusqu’à un pont qui achève la route. Ensuite, c’est une voie dallée qui prend le relais pour se terminer devant le Makara Thorana, le portail qui mène au Pic d’Adam.

Where is the White House ? Man said me that guesthouses are here.
Vous dites tous n’importe quoi !

Cette dernière phrase attire mon attention. Une française, ici – ce sera la seule que je vais rencontrer durant mon séjour. Moi qui pensais être débarrassé des touristes. Je m’approche d’elle et lui répond :

– Les auberges sont plus hautes sur la route. Ici, c’est le village des locaux.
– Ah OK. Quand j’ai demandée, ils m’ont répondu « That way », me dit-elle.
– J’y vais aussi, alors allons y ensemble. Au fait, je m’appelle Rémi.
– Moi c’est Zia. Depuis combien de temps t’es au Sri Lanka ?

Nous faisons connaissance en remontant la route jusqu’à son gîte. Elle vit en Inde depuis plusieurs années et y enseigne le yoga. Elle est venue au Sri Lanka pour faire renouveler son visa et en profite pour visiter l’île à moindre frais. Elle m’apprendra le soir même que pour voir Anuradhapura, elle a dû traverser la jungle.

Arrivé au White House, n’ayant pas prévu de logement pour cette étape et considérant la rencontre avec Zia comme un signe, je l’accompagne à la réception. De là, sans rien dire, elle commence à marchander en anglais avec le gérant. Le sourire aux lèvres, elle se retourne vers moi et me demande :

– Ça te va si on partage la même room ? Il nous la fait à 19 €, petit déj’ inclus.
– Cool, je t’invite les trois premiers jours.
(elle restera plus longtemps que moi ici)
– Thanks, alors c’est moi qui régale ce soir.

A nouveau son sourire, je crois que je vais craquer…

15 mars 2016Le Sri Pada

Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit. Non pas du fait que Zia était couchée dans le même lit que moi en petite tenue, mais plutôt à cause d’une conversation que j’ai eu la veille lors du repas avec un couple d’hollandais. Ils avaient fait l’ascension la nuit passée en sept heures, alors qu’initialement ça tourne autour de quatre. Ils m’avaient expliqué qu’il y avait énormément de pèlerin et que ça avançait marche par marche, avec parfois des attentes de plusieurs minutes avant de repartir. L’idée m’a travaillée durant tout mon sommeil, faut que j’en aie le cœur net. Je prépare mon sac sans faire de bruit pour ne pas réveiller Zia et je décolle.

Encore à jeun, j’emboîte le pas vers le Sri Pada (Le Pic d’Adam). Mon but n’est pas de faire l’ascension, je l’ai prévu pour cette nuit – départ à deux heures afin d’être au sommet pour le lever du soleil – c’est l’horaire conseillé, mais juste un peu de repérage, tester la difficulté et prendre le pouls de la montagne. Je croise un allemand mêlé aux locaux qui redescendent. Je l’interpelle et le questionne sur la fréquentation et le temps qu’il a mis. Il m’annonce les quatre heures attendues et me rassure sur l’affluence. Changement surprenant, je ne comprends pas, mais que s’est-il passé y a deux jours ? Et pourtant, je le savais déjà : La mort du bonze. Une immense cérémonie a eu lieu à son égard et de nombreux fidèles étaient venus se recueillir.

Je ne suis plus tout seul. Mon estomac a décidé de partager avec moi cette excursion en entamant une mélopée affamée. Je m’arrête donc à un stand et fait le plein de bananes, barres de céréales et nougat. Je ferai une pause juste après, au Sama Chaiththiya, pour déjeuner avant de continuer. Le sentier ici est toujours plat et propose une vue dégagée sur le Pic d’Adam. Fini les échoppes, il n’y en aura plus qu’aux différents checkpoint. Un peu plus loin, je franchi de nouveau un pont avant de stopper devant une flopée de marches. Il y en a environ cinq miles qui se succèdent avec des hauteurs et des largeurs qui varient du simple au double. L’approche était facile jusqu’ici, maintenant ça devient sérieux. Cela fait un bon moment que je ne croise plus personnes qui descend et uniquement quelques locaux vont dans ma direction. Une famille avec leurs enfants me devance, derrière c’est une vieille femme avec un déambulateur – que je reverrai plus tard en descendant, et là un homme portant une bouteille de gaz de dix kilos sur la tête qui me dépasse. Voyant ça, je me dis que ça ne doit pas être si dur. Alors je me lance. On verra bien, au pire je le referai cette nuit. A ce moment-là, j’ai la naïveté de croire que je peux le faire deux fois dans la journée – j’en rigole encore.

Je lève les genoux. J’enchaîne les marches. Je sens l’acide lactique imprégner mes cuisses. Je m’octroie une pause de temps en temps. Je lève la tête et ai le Pic comme objectif. Je m’aide de la rampe quand elle existe. J’ai déjà bu plus d’un litre d’eau. J’ai enlevé ma softshell, puis je l’ai remise, retirée de nouveau et enfin portée sans les manches. Il fait chaud (28°). Les marches rétrécissent et se font de plus en plus hautes. Je suis déterminé, l’idée d’abandon ou de faire demi-tour m’effleure même pas l’esprit. Je fais un arrêt dans un Ambalama, sorte de préau commun, qui fait face à un petit commerce. De là, tout un côté de l’escalier est recouvert de fils blanc suivant les courbures de la végétation. On dirait que des milliers de vers à soie ont emprunté ce passage. C’est étrange. Un jeune homme passe à côté de moi et s’arrête à la cahute pour faire un achat. Il en ressort et plante un bâton d’encens au pied d’une petite statue du Bouddha, que je n’avais pas remarquée. Il prend alors une petite bobine de fil blanc, l’enroule autour d’une branche et commence à gravir l’escalier interminable. Je le copie geste pour geste et le rejoins un peu plus haut sur un palier intermédiaire. On finira l’ascension ensemble, en s’encourageant par des regards, puis on se quittera au sommet.

Ca y est, j’y suis. Là où Adam aurait posé le premier pied lorsqu’il fût chassé du Paradis terrestre, là où le Bouddha aurait séjourné sur terre avant de partir, là où le dieu Shiva aurait laissé une empreinte de pas. Nexus religieux dans un monde endoctriné. Je culmine au-dessus des nuages. Je vois le ciel bleu sur une mer de brume, nul terre à l’horizon. Nous naviguons à vue sur les flots de la vie, essuyant les tempêtes et savourant les eaux calmes. Aucune carte n’existe, nous traçons chacun notre chemin. Espérant à chaque pas, faire pour le mieux pour être heureux.

La montée ne m’aura pris que trois heures au final. Il me reste assez de force pour aller me prosterner devant l’empreinte et faire le tour de la cour. On doit être une dizaine de pèlerin et je suis le seul étranger. J’aime ça. Je descends d’un niveau et entre dans une salle où une poignée de locaux assis par terre mangent dans des bols en bois. Un moine m’accueille et m’en tend un rempli d’un gruau composé de riz et de sauce à la cacahuète. Je le dévore d’un trait. J’avais faim et c’était loin d’être dégueulasse. Une fois rassasié, je vais explorer un peu plus le temple. On me refuse plusieurs accès mais parviens quand même à trouver un passage, qui me conduit sur une corniche peinte de suie abritant un encensoir géant en pierre encadré par deux statues du Bouddha. Je me cale derrière l’encensoir et entre les statues, pour méditer un temps à l’abri des curieux.

Pour descendre c’est plus facile, d’autant qu’un moine m’accompagne. On tente de discuter, mais la barrière de la langue est difficile à franchir. Seuls nos sourires et nos échanges de regards créeront un contact. Grâce à lui, on nous donne des fruits et des boissons tout du long du chemin. Il n’en veut pas et me les refile tous. Quand je lui fais mes adieux au pied du bus, j’ai le sac plus rempli qu’à l’aller.

De retour à la guesthouse, je découvre un balcon décoré de t-shirts et sous-vêtements, duquel s’enfuit une musique hindouiste enrobée d’un parfum d’encens. L’installation produit un cocon intime et relaxant, que je dévoile en écartant une fringue de la main. Zia est assise là, un bouquin dans une main et une « cigarette » dans l’autre. Une théière encore fumante est posée sur la table, je m’écroule dans le siège qui me fait face. Elle me tend sa clope que j’accepte volontiers. Puis rempli une tasse vide et me demande ce que j’ai fait de ma journée. Je lui raconte l’ascension, les rencontres que j’ai faites et les courbatures qui apparaissent. De son côté, elle me relate ses mésaventures avec une araignée dans l’épicerie du village. Alors qu’elle s’y rendait pour acheter de la lessive, une araignée l’a piquée au poignet. Sur le coup elle avait juste senti une démangeaison, mais rapidement sa main s’est mise à gonfler. Sur sa demande, le gérant l’accompagne gentiment en voiture chez le toubib qui lui administre des antibiotiques. En fait, elle est encore sous leurs effets et nous passerons la soirée tranquillement à bavarder dans ce havre de paix.

16 mars 2016Zia

J’ouvre doucement les yeux. Une lumière tamisée se diffuse dans la chambre, c’est une belle journée. J’entends le chant des oiseaux et perçois la rivière en contre-bas. Je sens Zia endormie collée contre moi, je n’ai pas encore bougé. Je tente difficilement de m’extirper du lit sans la réveiller, car la douleur dans mes jambes ne l’a pas attendue. J’avais moins mal hier, j’aurais dû mettre du Baume du Tigre. Je me douche et retourne à la « fête foraine » pour ramener quelques souvenirs à ma famille et aux collègues – j’étais encore salarié à cette époque. Je trouve mon bonheur et prend mon temps, car aujourd’hui c’est détente.

Quelques heures plus tard, je reviens à la maison d’hôte pour prendre le petit déjeuner avec Zia. Je profite ensuite de la matinée et de sa lessive pour faire la mienne. J’ai les muscles des jambes qui me tirent. Plus exactement, c’est mes mollets. Ils sont toujours raides depuis hier. Je me masse délicatement les muscles avec de la pommade, faut que je me préserve. Il me reste encore une randonnée à faire dans le Parc National des Horton Plains et j’y tiens.

Après avoir mangé je squatte le balcon, ré-ouvert aux quatre vents, en compagnie de Zia. Tout en buvant mon thé, je me plains de mes courbatures. Elle me propose de faire quelques assouplissements, puis viennent des positions de yoga. C’est la première fois que j’en fais réellement. Je sais que je suis souple habituellement, mais là j’avoue que j’en chie. C’est plus de la souffrance mais de la torture, elle le sait et en joue. Mes jurons la font rire, tandis que mes chutes divertissent les voisins. Je tente des figures que je soupçonne imaginaires sous ses ordres amusés.

La séance achevée, nous allons nous doucher chacun notre tour. Allongé sur le lit, la moustiquaire relevée, vêtu d’un short, je la vois revenir dans la chambre drapée de sa serviette de bain blanche avec sa folle tignasse ayant subi le même sort. Des gouttes d’eau ruissellent encore sur sa peau quand elle me demande :

– T’as toujours aussi mal ?
– Non je ne sens plus rien. T’es trop forte, t’as des pouvoirs magiques.
– No seriously.
– Ok, je crois que c’est pire qu’avant, puis je rigole.
– Return, j’vais te masser.

Le massage n’a pas vraiment commencé ou ne s’est sûrement pas terminé. En tout cas j’ai passé une agréable nuit et je pense que c’était partagé. Nous n’avons pas échangé nos coordonnées, c’était un moment éphémère pour nous deux. J’en garde un bon souvenir, de quoi me rebooster pour la suite de l’aventure.

17 mars 2016Ohiya

Je reprends le bus en sens inverse, puis monte dans le train jusqu’à Ohiya. Petite bourgade de montagne, elle est à peine citée dans Le guide du Routard. Exempt du tourisme, elle conserve toute son authenticité. Je reconnais les lieux et identifie aisément la boutique dont m’avais parlé Kasun. J’espère qu’il l’a prévenu d’ailleurs, je serais bien dans la mouise sinon. Je traverse les voies et me dirige vers celle-ci. Je ne suis pas encore arrivé, qu’un homme vient à ma rencontre et m’interpelle :

– Are you Rémi ?
– Yes. Gamini ?
– Yes, yes. Follow me.

Kasun a fait son job, merci mon ami. Gamini m’invite à entrer dans son drugstore, faut dire qu’il vend de tout. Ca va de la serpillière à la planche de bois en passant par la cannette de soda. Il s’empare de mon sac et le range dans une pièce derrière, tandis que sa femme me sert du thé et une assiette de biscuit à la cannelle. Après le passage de quelques clients et plusieurs tasses pour ma part, Gamini me présente la suite de son établissement. Il y a effectivement quatre chambres à l’arrière, mais il m’informe qu’elles sont toutes louées. Aïe. En revanche, il me propose une cabane un peu plus bas, à côté de sa maison et celle de son fils – qui trafique son tuk-tuk à l’entrée du magasin. Bah voilà. Tu mangeras avec nous m’annonce-t-il. Encore mieux. Quelques minutes plus tard, je suis dans une petite cabane en bois pourvue en eau chaude et électricité. Tiens, ça me relance, mes jambes me rappellent leur dur labeur des jours passés.

La nuit tombée, je lis un livre sous le couvert d’une terrasse éclairée quand Lakshan, le fils de Gamini, apparaît pour préparer la table. Je me lève pour l’aider, j’ai l’appétit au bord des lèvres. En plus ce soir, c’est cuisine cinghalaise, du fait maison. La femme de Gamini, Ama, couvre la tablée d’une multitude de petits plats. Les senteurs qui s’en dégagent aguiche mes papilles autant que leur aspect en est alléchant. Curry de lentille, de viande ou de coco, beignets, riz, légumes et fruits frais… Je m’explose le ventre avec ce festin. Encore une fois, merci Kasun, et surtout Ama !

Nous passons la soirée à faire connaissance. Gamini m’expose ses projets pour construire d’autres cabanes comme celle que j’occupe afin de créer un point de chute plus cossu pour les touristes. Lakshan, quant à lui, rêve de vivre en ville comme son grand frère, et adore mon portable et ma caméra. Nous évoquons aussi Kasun au cours de la conversation. Bref, nous passons la soirée à faire connaissance.

18 mars 2016Le Parc National des Horton Plains

On frappe à la porte, mon portable affiche six heures. C’est Lakshan, qui m’invite à prendre le petit déjeuner avant de m’accompagner au parc. Mon sac est déjà prêt, j’avale mon café et quelques tartines, puis monte dans son tuk-tuk. Il fait encore nuit et malgré mon t-shirt, mon sweat, ma softshell et ma veste Puma – qui est de tous mes voyages depuis dix ans – je grelote assis au fond du triporteur. Les premières lueurs teintent l’horizon de rose et parme, nous progressons lentement au rythme du lever de soleil. C’est sous un ciel clair et une brume dissipée que nous arrivons au Parc National des Horton Plains. Je me synchronise alors avec Lakshan pour un rendez-vous ici dans trois heures. Il me donne un sac à pique-nique plein et je m’engage sur le sentier de randonnée.

Je marche à travers un paysage sauvage, une sorte de brousse d’altitude. Au détour d’une butte, je surprends deux biches et un peu plus loin un Samber deer, une espèce de cerf. Quelques fleurs et des oiseaux égayent mon parcours dans la forêt jusqu’aux Baker’s Falls. Ces chutes, sans être spécialement impressionnantes, dégagent une force. Il en émane une puissance brute, sans compromis. Je poursuis mon itinéraire dans une savane herbeuse appelée Pattanahs, pour atteindre le World’s End. C’est un promontoire abrupt (2 140 m) qui surplombe la vallée et offre une incommensurable vue sur les lacs et les montagnes lointaines. Je m’offre une pause pour savourer le panorama, l’instant et mon déjeuner. Je termine ma boucle en franchissant un bois où poussent des Keeta – arbres à chevelure – véritable sanctuaire naturel. Des écureuils rigolent lorsque je quitte ce patrimoine mondial de l’UNESCO.

De retour à Ohiya, je reprends le train dans l’autre direction, vers Colombo cette fois. Ça sent la fin. Toujours aussi peu de voyageurs, alors je prends mes aises et m’allonge sur une banquette. Je me suis levé tôt et la marche de ce matin n’a pas amélioré l’état de mes mollets, toujours raides. Je reprends conscience lors de la jonction à Kandy et me procure deux yaourts et des beignets pimentés que j’avale d’une traite. Pour ne pas me rendormir, je m’installe sur le marchepied et guette la gare de ma descente, Veyangoda.

J’arrive à trouver un tuk-tuk qui me ramène à Negombo pour le même prix qu’à l’aller, je suis content de moi. Le séjour m’aura coûté beaucoup moins cher que prévu, alors je décide de passer ma dernière nuit dans un établissement plus confortable que ce dont j’ai l’habitude de me payer. Mais je veux quand même une atmosphère sereine et conviviale. Je jette mon dévolu sur le Icebear Guesthouse (24 €) que j’avais repéré des mois plus tôt. L’établissement est tenu par un sri lankais qui a fait ses études en Suisse, tandis que le propriétaire y est natif. Nous échangeons quelques mots en français, puis je m’éclipse dans ma chambre pour me laver et dormir.

Dans le charmant patio de la guesthouse donnant sur la plage, je déguste un petit déjeuner typiquement helvète. Ça me fait bizarre de manger du muesli, des saucisses et des oeufs alors qu’il fait chaud, plutôt que des fruits frais. Ce changement alimentaire me rappelle que le départ est pour bientôt. Quelques heures plus tard, à l’instar d’Adam, Bouddha ou Shiva, je laisse derrière moi l’empreinte de mes pas au Sri Lanka.

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