Sur le chemin de Stevenson

18h30, j’arrive enfin au Puy-en-Velay après plus de 6 heures de route. Heureusement je n’étais pas seul durant le trajet, en plus des 2 passagères de BlaBlaCar – bon plan pour les finances, j’ai réussi à convaincre mon pote Fred de me suivre dans cette aventure. Il n’a pas l’habitude de marcher plusieurs heures ni plusieurs jours, mais il m’a laissé une bonne impression après notre entrainement au Bois de Vincennes. Il a de la volonté et on s’entend très bien ensemble (c’est un ancien collègue d’il y a 15 ans), le périple s’annonce bien.

La randonnée – le GR70 – compte environ 265 km que l’on effectuera en 14 jours en suivant les traces de Robert-Louis Stevenson, d’où l’appellation du Chemin de Stevenson, dans son récit Voyage avec un âne dans les Cévennes. Nous allons revivre son expédition du 22 septembre au 04 octobre 1878, à pied, avec un âne, sous la pluie, en bivouac, à 1699 m d’altitude, dans une abbaye …

Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher.
Je voyage pour le plaisir de voyager.

– R. L. Stevenson –

21 septembre 2017Le Puy-en-Velay / 0,0 Km

Après une bonne nuit au Camping de Bouthezard (12 €) derrière le Rocher Saint-Michel d’Aiguilhe, nous levons le camp tranquillement. Le réveil est à la fraîche, la rosée nous rappelle la douceur de la nature et que nous sommes fin septembre. Nous prenons le temps de rassembler nos affaires, les sécher et les nettoyer. C’est la première journée et elle ne comporte que 5h30 de marche, alors relax. Le départ sonne vers 10h. Fred a un peu galéré avec sa tente, mais ça ira mieux d’ici quelques jours.

Une fois les rues pittoresques à l’aspect médiéval franchies, nous atteignons une petite colline qui offre un panorama magnifique sur la ville du Puy-en-Velay. Le sentier pavé se poursuit alors jusqu’à atteindre un plateau champêtre d’où collines, crêtes et mamelons couvrent l’horizon de leur reflet bleuté. La vue est merveilleuse, le spectacle immense… c’est pas du 4K mais la Reality ! Comme l’impression d’être dans un drone de National Geographic, avec le vent et les senteurs en plus. Autour de moi, les champs sont encore fleuris. Ici et là, je vois de jeunes fleurs violette, on dirait des Crocus – plante à Safran. Nous restons un petit moment sur place, à contempler ce décor infini et voler quelques instants en numérique.

La circulation est dense pour cette période de l’année. Une dizaine de pèlerin nous passe devant pendant que nous profitons du présent. J’aurais cru qu’avec les températures en baisse et la rigueur de l’automne, nous croiserions peu de monde. Malgré le partage de la piste avec le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, ceux-là font Stevenson. C’est des Gîtards – comme je les appelle, ils dorment en gîte et ne porte qu’un sac de 3 à 5 kg. A cause d’eux le confort et le prix des gîtes augmentent, les services de portage de sac pullulent, mais les sentiers sont entretenus. Tout à un prix.

Il nous reste de la route, alors c’est reparti direction Coubon. En chemin, nous jouissons d’une vue remarquable sur le château de Bouzols, datant du XIe siècle, avant de traverser la Loire pour entrer dans le village. On s’octroie un arrêt devant l’église, près d’une fontaine où l’on refait le plein d’eau. Les premiers 8 km étaient enthousiasmant, maintenant une petite côte de 175 m de dénivelé nous attend, mais auparavant un ravitaillement pour le déjeuner s’impose. Les sandwichs dans la besace, on commence la grimpette pour se poser et pique-niquer sur de l’herbe dans la pente, 30 minutes plus tard.

Un café chaud dans le ventre et le sac sur le dos, on repart pour s’enquiller les 10 km restant de la journée. A la fin de la montée, au village de l’Holme, on recroisse un groupe de 5 personnes en pause-déjeuner. Le sourire aux lèvres on avale les kilomètres, le ciel est bleu et les oiseaux chantent… la vie est belle. Les paysages continuent à nous stupéfier. Des cônes volcaniques se dressent au loin, tandis que nous pénétrons sous le couvert de la forêt. On double un solitaire, puis un couple de marcheurs – Noël & Blondine – qui apprend à Fred que son sac fait plus de 10 kg. Dommage je comptais lui annoncer plus tard pour ne pas entamer son moral. Il pense qu’il en fait 15, soit le double de l’estimation donnée. On se rapproche, mais c’est un peu plus en réalité. Après cette rencontre, on débouche sur la crête du Villard à 1000 m d’altitude. On la longe sur un sentier de muletier et là encore, le panorama est formidable. Des vallées boisées s’étirent à perte de vue et en contre-bas le village du Monastier-sur-Gazeille résonne des cloches de l’église abbatiale Saint-Chaffre, qui annonce les 17 heures ainsi que notre arrivée.

22 septembre 2017Le Monastier-sur-Gazeille / 19,3 Km

Cette nuit fût meilleure que la précédente, malgré les 100 mètres qui nous séparent de la rivière la Gazeille. La veille, nous avons eu le temps de faire sécher certaines affaires encore humides et de prendre une bonne douche chaude, un vrai bonheur. Le Camping l’Estela (14,6 €) possède outre des barbecues à disposition, une salle commune avec une cheminée et du wifi. Je ne suis donc pas étonné d’y trouver Fred de bon matin sous le couvert de son bonnet, le téléphone à la main.

Le petit déjeuner avalé, on charge les sacs et c’est reparti pour un peu plus de 6 heures de marche. On commence par une légère montée en forêt sur un sol rocailleux, histoire de se réveiller, avant de gagner le village du Cluzel. Petite pause près d’une vierge, puis on poursuit entre les champs sur un plateau dénudé. Comme hier, le regard porte sur l’infini mais les couleurs sont quelques peu différentes. Moins de vert, l’herbe est plus sèche, des fleurs desquelles pendent de blancs filaments et d’autres aux reflets roses ponctuent le tableau. Le chemin reste enchanteur.

2 heures après le départ, on atteint le village de Saint-Martin-de-Fugères. Sous l’ombre de l’église, devant une boulangerie, 2 randonneurs assis à une table en bois discutent ensemble. Avec Fred, on s’installe à celle d’à côté. Nos voisins confrontent de leur itinéraire et relatent leurs expériences. L’un est à pied, sa carte pendue autour du cou avec un air de bonhommie – c’est notre solitaire du premier jour, tandis que l’autre traîne son barda dans un chariot de randonnée recouvert d’une toile jaune. Son attirail se voit de loin, il m’évoquera La Poste jusqu’à la fin du voyage. Malgré de nombreux appels dans la boulangerie, personne ne se pointe, alors let’s go…

Quelques kilomètres plus tard, au détour d’une maison isolée, s’offre devant nous une vue exceptionnelle sur la vallée de la Loire et le château de Beaufort. En bas, enjambant le cours d’eau, il y a le village du Goudet et notre ravitaillement pour le déjeuner. J’y vois un couple de marcheurs déambuler dans les rues, mais pour y arriver, il faut dévaler un sentier en lacet très raviné à travers les friches. On resserre les sangles et tel des cabris, on rejoint le bourg. Tout semble mort, personne dehors, on franchit le pont, le bar est fermé… hum hum. Il y a l’épicerie La Dentelle et un camping, un peu plus bas, allons jeter un coup d’œil. 500 mètres plus loin, c’est portes closes qui nous accueillent.

Bon, ça fait presque 3h que l’on marche et la prochaine possibilité d’approvisionnement est dans 1 heure. De toute façon on a de quoi bouffer dans le sac, riz, pâtes, lentilles… ce n’est pas ce qui manque. Donc on enquille pour 5,2 km de plus et le ventre qui gargouille. Sauf qu’à partir de maintenant, le terrain s’élève. On transpire, on boit et les réserves d’eau diminuent. Deux villages qu’on traverse et pas une fontaine. Pour faire chauffer notre nourriture, on a besoin d’eau, et pour s’hydrater aussi d’ailleurs. Alors à Montagnac, Fred n’hésite pas à demander à un habitant s’il peut remplir nos gourdes. Il le fait avec gentillesse, merci monsieur. Un peu plus lourd mais soulagé, on gravit les quelques kilomètres qui nous sépare d’Ussel.

Sur place, on retrouve Noël & Blondine attablés, un sandwich entre les mains, dans une aire de pique-nique près d’une fontaine.

Bon appétit, la compagnie !

Au carrefour devant nous, l’enseigne du Bol d’Ussel m’aguiche. Je propose à Fred qu’après cette bonne matinée – il est 14h – et vue qu’il nous reste plus que 2h de montée, de se poser au restaurant pour déguster une bonne bière avec une omelette. Il est d’accord, c’est parfait. L’accueil est chaleureux et le plat excellent, mais à la table voisine, une bande de gîtards bruyants perturbent ma tranquillité. Ils s’en vont au bout 10 minutes, je respire. Nous on profite du beau temps et observons 2 randonneurs faire le plein à la fontaine avant de passer devant la terrasse. On les rattrapera au sommet de la colline qui surplombe le village lorsqu’on prendra notre café et eux leur déjeuner.

Les derniers kilomètres passent rapidement, entre chemin de terre et champs herbeux, le tracé est facile. On entre au Bouchet-Saint-Nicolas vers 17h et faisons quelques courses à l’épicerie du village. En sortant, on retombe sur les 2 randonneurs d’Ussel. Une discussion de routard s’invite :

– Vous dormez où cette nuit ?
– Au camping municipal, à la sortie du village. Et vous ?
– Dans un garage, qu’un habitant nous a proposé. On a préféré chercher un toit car la météo annonce du gel pour cette nuit. Mais vous avez des tentes vous, nous on a qu’un tarp.
– Ah ouais, 0° quand même
(je n’aime pas le froid). J’étais attentif à la pluie, faut que je fasse attention aux températures aussi. Merci pour l’info les gars, à demain sur la route !
– Bonne soirée vous aussi.

Arrivé au camping qui jouxte le stade où des enfants jouent au foot, on dépose nos sacs et étalons nos affaires mouillés. Autour d’une table s’étalent bâche, toiles de tente, linges suspendus à un fil… bref on a pris possession des lieux. On est seul, les doigts de pied en éventail, on se repose en attendant qu’une personne passe pour le règlement. Elle arrive sur sa mobylette pétaradante, on paie (7 €) et lui demandons confirmation pour la météo cette nuit. Elle n’en sait. Un peu surprise, elle nous propose d’utiliser les vestiaires, une fois l’entrainement terminé, ils seront libres et restent ouverts. Un regard à Fred, un sourire en coin, ni une ni deux la décision est prise, sans dialogue. Ce soir on dort à l’intérieur.

Les voitures s’agglutinent, les parents viennent récupérer leurs gamins et nous découvrons notre palace. Une salle avec une table, des chaises, des bancs, des portes manteaux et des RADIATEURS. Derrière une porte, il y a les sanitaires encore chaud et humide, et le comble sont les prises électriques. C’est grand luxe pour nous, on va pouvoir bien récupérer. Tant mieux, car demain va falloir se lever tôt pour avaler les 27,2 km.

23 septembre 2017Le Bouchet-Saint-Nicolas / 43,2 Km

Alors que le soleil se lève tendrement et que la brume recouvre encore les prairies, nous laissons derrière nous notre havre de chaleur pour entamer cette belle matinée. Le village dort encore, nous en profitons pour visiter le centre, l’église, l’ancienne Auberge Barriol ou dormit Stevenson en 1878. C’est calme, serein, on s’imprègne rapidement de l’atmosphère de l’époque. Tranquillement nous reprenons le chemin, passant devant une sculpture en bois représentant Stevenson et Modestine, son ânesse.

Nous quittons le village, accompagnés des vaches allant au pré, sur une piste terreuse entourée de fleurs blanches et rose, d’herbages d’où s’élève un brouillard matinal et de vallons lointains tachetés de discrets bosquets. Comment ne pas être touché par cette beauté éphémère ? Elle n’existe que maintenant, à cet instant. Il n’y a que moi qui peux la voir d’ici, de ce point de vue. Une photo ne rendra jamais la réalité telle qu’on la perçoit. C’est une ambiance, des émotions, un plaisir unique indescriptible. Le cœur léger, mes pieds avancent tout seul, guidés par l’entrain de la marche. On traverse Landos, croisons la Voie Regordane, arpentons des pacages, passons sous le pont d’une voie ferrée et aboutissons enfin au hameau d’Arquejol.

Malgré les 12,7 km parcourus et les multiples pauses, Fred tient le coup. C’est notre troisième jour de marche et il ne se plaint pas, bravo l’ami. J’en profite un peu, il est 11h et lui propose de pousser jusqu’à Pradelles. A 8,5 km, environ 2h30 de marche pour s’élever de 143 m. De là, il nous restera plus que 1h30 de descente pour l’après-midi. Le deal est signé, c’est reparti.

La montée n’est pas si difficile mais longue. J’avale 2 barres de céréales en marchant, la faim me tenaille. Du haut de la colline, on aperçoit l’ancien bourg fortifié. Ça nous motive, on allonge le pas pour arriver plus vite. Aux portes de Pradelles, on se sépare. Fred se dirige vers une fontaine, quant à moi je vais à la recherche d’une épicerie ou d’une boulangerie. Il est 14h et la plupart des commerces sont fermés, ou pas encore ouverts. On se retrouve sur la place de la Halle et décidons d’aller jeter un coup d’œil à la carte des différents restaurants. Notre choix se porte sur La Renaissance et son menu du jour à 10,9 €. Une assiette de truffade du Cantal et jambon de pays, accompagnée d’un fromage blanc local. On se régale sur la terrasse, à l’ombre des arcades.

C’est le ventre plein que l’on reprend la route. Nous passons par la porte du Besset, devant l’église paroissiale et sous la voûte de la chapelle Notre-Dame, vestige de l’hôpital Saint-Jacques, avant de quitter le village par la Voie RegordaneGR700. La descente se fait sur le rythme de notre digestion, paisiblement nous rejoignons Noël & Blondine à l’entrée de Langogne. Ils vont dormir dans le même camping que nous, mais dans un mobil-home. Nous parcourons donc ensemble les derniers mètres de la journée jusqu’à La Cigale de l’Allier (14 €), notre Home Sweet Home pour cette nuit.

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